mardi 27 janvier 2009

écrire partout avec tout

C'est étonnant que les choses prennent forment. Il suffit d'un peu d'agitation coordonnée, de la persévérance, et les choses se forment, elles ont des frontières, une logique interne. On a une idée, parfois à peine un soupçon pour commencer un roman. Et puis une immense terreur de ne pas savoir comment faire. Voilà le matériel. Du désir et de la terreur.
Derrière moi, le mur est couvert de feuilles remplies de notes de mon écriture alambiquée et indéchiffrable. Des livres à lire, des rendez-vous à prendre, des idées, un disque à écouter absolument. Ma table de travail est pleine de noms, de mots, de traits. Ma main gauche, le creux et le dessus, aussi. Je pense à ça. Je pense à ma tendance à écrire des choses partout, de mettre des mots là où il y a du vide, de marquer les murs, ma table, ma peau. Je ne sais pas le sens de tout cela. Ne pas faire de différence (pas tout le temps dieu merci) entre une feuille de papier et ma main. Et puis, c'est drôle, je me rends compte, ma main est un bloc-note qui n'est pas vierge. Je porte sur moi toutes les petites marques, les incisions, les écritures de mes trente-trois années. Alors est-ce qu'il y a une volonté de réécrire tout ça, d'effacer par mon écriture cette autre écriture (subie : on appelle cela l'expérience) ? Ou d'écrire avec tous ces mots qui sont déjà sur ma peau, comme si je piochais dans une palette ? Les deux sans doute. Je ne sais pas. Et ça me va bien comme ça.
Mon roman a bien avancé. Hier j'ai goûté un Zheng Shan Xiao Zhong 1 (thé fumé incroyablement complexe) et le pu er vrac n° 16 1983 (de la Maison des Trois Thés). Aujourd'hui, galette Yong De Mang Fei Mountain 2006. J'ai écouté Nico, Bowie et les Kinks.
Les gens sont étranges. Une collègue m'a dit très pâle, une autre (Sarah, jeune photographe en stage chez Myop) a trouvé que j'avais les joues bien rouges.
Nessim devait passer avec une crêpe au Nutella, mais, malheur, il a été détourné.
J'ai appris par Anne de chez Arléa qu'il n'y aurait pas d'illustrations dans le Wilde qui sort en mars. Cela coûterait trop cher. Bien sûr on pourrait revendre Natixis pour se faire un peu d'argent et financer les projets qui me tiennent à cœur. Mais non, cela n'est pas possible (je viens de recevoir un fax des actionnaires). C'est ainsi. Il y a deux fuites chez moi et depuis que j'ai presque cassé un ascenseur avec un cintre en voulant déboucher un évier (c'est une longue histoire ; un peu dans le genre La Maison démontable de Buster Keaton -One Week-, 1920), je m'abstiens de bricoler. Donc je coupe l'arrivée d'eau la nuit et le soir en partant. Si seulement existaient des gens dont le métier consistait à s'occuper des problèmes de plomberie... Le monde est mal fait.
Demain je vais essayer de faire de belles choses ; parce que ça fait du bien, et c'est nécessaire les belles choses, petites, chétives, qu'il faudra protéger, toutes déboussolées, mais belles, oui.


Martin Page

dimanche 25 janvier 2009

épigraphe

Je l'ai écrit dans un précédent article le nom de ce blog est celui d'un roman de Graham Greene. Lui-même a tiré son titre d'un passage d'une oeuvre de Kinglake (je ne connaissais pas : historien et écrivain-voyageur du XIX° siècle, auteur d'une Invasion of the Crimea en huit volumes ; dont un des traits de caractère semble avoir été une vigoureuse détestation de Napoléon III) qu'il a placé en épigraphe. Je vous donne ici cette citation, elle me semble dire quelque chose de pertinent, pour nous aussi :

"Dans la mesure où le champ de bataille se présentait à l'oeil humain nu, il n'avait ni ensemble, ni longueur, ni largeur, ni profondeur, ni dimensions, ni forme, et n'était composé de rien, hormis d'innombrables petits cercles proportionnés à la portée visuelle dans la brume en tel ou tel endroit... Dans ces conditions, chaque groupe particulier de soldats anglais continuait à livrer sa propre petite bataille dans une heureuse et propice ignorance de la situation générale où se trouvait l'action ; que dis-je, très souvent même dans l'ignorance du fait qu'une grande bataille était en train de faire rage."

Kinglake

In so far as the battlefield presented itself to the bare eyesight of men, it had no entirely, no lenght, no breadth, no depth, no size, no shape and was made up of nothing except small numberless circlets commensurate with such ranges of vision as the mist might allow at each spot... In such conditions, each separate gathering of English soldiery went on fighting its own little battle in happy and advantageous ignorance of the general state of the action ; nay, even very often in ignorance of the fact that any great conflict was raging.


Martin Page

jeudi 22 janvier 2009

naissance d'un livre

Steve Toltz est passé prendre un thé hier (nous nous sommes rencontrés chez Laurent Sagalovitsch, l'amoureux de Vancouver). Je n'ai pas lu son premier roman, le sujet est trop sensible en ce moment. Mais on m'en dit le plus grand bien, il s'appelle Une partie du tout. Comme son bouquin sort, nous avons parlé des journalistes et de nos mésaventures avec cette drôle d'espèce. Balzac leur a consacré un petit livre très bien (et drôle): Les journalistes (Arléa Poche). En tout cas, il est très gentil et d'agréable compagnie (et Australien ; il parle très bien français). On a parlé de Peanuts, de cinéma, du Faiseur de pluie de Bellow (je vous le conseille), d'Obama, d'écrire dans les cafés, de Dürrenmatt (que je découvre grâce à Jakuta). C'était léger et bienvenu après une presque journée à me battre avec mes phrases et mes idées (hum plutôt l'absence d'idées!).
Ensuite je suis allé retrouver Armand de Saint-Sauveur, des éditions Intervalles, chez qui paraît (fin mars) Collection irraisonnée de préfaces à des livres fêtiches, le livre collectif que Thomas Reverdy et moi avons initié et porté.
Les bureaux de cette maison d'édition sont dans un endroit étonnant : boulevard Haussmann, à quelques mètres des Galeries Lafayettes (j'ai pris le ligne A du RER. Je ne vois pas l'intérêt de ce quartier -à part de ne pas permettre aux pauvres d'y habiter ; il faudrait le découper et l'échanger contre un morceau de Reijkavick -qui ressemble à un gros village de pêcheurs genre La Turballe). L'immeuble est chic, il y a des plaques de sociétés et tout ça. L'ascenseur est à la fois technologique (il parle), et old fashioned (il grince mais je crois que c'est un grincement fabriqué électroniquement -en tout cas, il est beau, il fait vieillot). Armand me reçoit, me présente à l'attachée de presse et m'offre une tisane (voilà pour ma réputation de rocker). Il me montre la quatrième de couverture. Nous en discutons, je mange deux speculoos, nous la retravaillons. Voilà une bonne chose de faite. Enfin (Thomas n'arrive toujours pas), il me montre la couverture. Elle est très bien (je voudrais dire "Elle est géniale!" mais ensuite les gens sont déçus). A la fois, informative et belle. Il y a une illustration tramée et le nom des 44 écrivains participants (je la mets sur le blog dès qu'Armand aura fait une ou deux corrections). Le livre existe, on y est et c'est émouvant (surtout que ce livre a à voir avec la lutte contre l'oubli, contre la disparition, car les livres préfacés sont quasiment tous tombés dans l'oubli). Thomas arrive, élégant, drôle, à l'aise comme toujours (il pourraît être une vraie rock star lui), mais malade. Nous parlons d'organiser la sortie, quoi faire, comment... Il devrait y avoir une soirée à la librairie "A tout lire" (avenue Daumesnil) qui nous avait ouvert ses portes pour une réunion (nous allons leur en parler) et on aimerait faire un truc festif dans une salle (je suggère Aux Sportifs Saint-Martin près de gare de l'Est, mais je crois que Thomas et Armand ont en tête des endroits plus grands et plus chics. On verra). Nous sortons célébrer le livre en buvant du whisky et du chocolat chaud. Lidell connaîtra bientôt ça, j'espère qu'elle nous tiendra informés.
La soirée s'est poursuivie par un spectacle de buto, une amie jouait dans la pièce. C'est un genre de danse exécuté par des hommes et des femmes poudrés (on dirait des zombies, apparemment l'invention récente du buto a un rapport avec les explosions atomiques au Japon), l'effet est hypnotique, un peu comme pour la Pagode à Rio. Pas mal de choses restent obscures (pourquoi certaines danseuses se sont mises poitrines nues et pas d'autres ? le string du chef des danseurs...). Tous étaient maigres et musclés, comme des cadavres dansants, et c'était en même temps érotique. Etrange. Un peu long (deux heures).
Bande-son aujourd'hui, Louis Armstrong, Bill Withers et Cartola (il faut écouter cette chanson : Preciso me encontrar). Thés : Tie Gwan Yin torréfié 2005 et brique de pu-er CNNP de Yunnan 2000.
J'ai enfin une casserole à l'atelier. Faire du riz au micro-onde était un exercice générateur de trop de catastrophes. Message de mon frère : on regarde tous Le Feu-Follet chez lui ce soir. Chouette.


Martin Page

mardi 20 janvier 2009

faire du feu avec un stylo

Les stylos c'est comme les briquets, ils ont le même destin : achetés sans grande attention, posés, prêtés, empruntés, jamais rendus, confondus. Cela va plus loin : à mon avis, ils ont la même fonction. Le briquet possède son encre comme le stylo allume sa flamme. 
Ceci pour dire que je ne trouve plus mes stylos, donc j'en emprunte sur un bureau voisin. Je n'ai pas beaucoup avancé aujourd'hui, je veux dire en nombres de pages. Je suis revenu sur le début de Traité, j'ai corrigé, ajouté, précisé, allongé certaines scènes. C'est émouvant de voir tout un petit univers naître. Pas de longues descriptions, mais des détails (je crois aux détails).
Quand la journée commence à finir vient le temps du pu-er. Je bois des oolongs le matin et après le déjeuner (aujourd'hui un Bai Yé Dan Cong 1 et un Tie Gwan Yin torréfié de 2005) ; ensuite des pu-er (aujourd'hui, c'était le réconfortant vrac n°28 1998 de la Maison des Trois Thés). Comme je ne bois plus ni vin ni alcool, les thés ont pris le relais (pour l'instant, je découvre, je n'y connais rien, mais tous ces noms m'enchantent ; ce n'est pas un hasard si j'aime les thés fermentés, oxydés, torréfiés, vieux). Leur saveur (c'est flagrant pour les pu-er) rappelle des vins rouges (allez et des whyskies) par leur complexité et leur force.
J'ai rencontré un illustrateur, il s'appelle Benoît Guillaume et il est très talentueux. On parle de faire une bd ensemble, reste à trouver l'histoire (là c'est mon rôle, et il faut qu'il soit d'accord, que ça lui plaise, pfff pas évident de se retrouver sur un même sujet). Sinon je suis toujours à la recherche d'illustrateurs pour mes livres pour enfants. Je crois que mes histoires (celles que j'ai commencé à travailler) sont trop bizarres et effrayent. Bon, c'est comme ça. J'ai vu Jakuta Alikavazovic il y a quelques jours et on s'est dit qu'on allait prendre des cours de dessin pour ne plus dépendre de potentiels dessinateurs. 
Le quartier de Saint-Michel est étonnamment calme le soir du côté de la Seine (par contre, il suffit de faire cinq mètres et c'est la foule).
Envie d'une crêpe au Nutella (la faute à Get back in the line des Kinks) et de projets collectifs. Je sais ce n'est pas la même chose. A la sortie de The Rocker, je me suis dit que je n'aimais pas la manière dont je m'habillais, que tout ça manquait de couleurs et d'excentricité. Les vêtements devraient être plus amusants. Laurent D. est doué, lui, pour ajouter de l'excentricité à un style classique. C'est la classe. Bon, moi je ressemblerais plus à Rainn Wilson dans The Rocker, mais ça me plaît (je viens d'apprendre qu'il était bahaïste, c'est drôle).
Toujours pas de cartes de voeux de mes autres médecins. Berlin Express de Tourneur passe à l'Action Christine. J'aime beaucoup ce film. Il faudrait que j'y aille avec quelqu'un qui ne l'a pas vu. C'est merveilleux de redécouvrir un film avec quelqu'un qui ne l'a pas vu. C'est presque comme une nouvelle première fois. 
Il y a deux poubelles entourant mon bureau, elles sont pleines, je vais devoir en acheter une troisième, les papiers débordent c'est vraiment le bordel. La chat de Pauline (la voisine du dessus) est venu me rendre visite. Il s'est posé sur le siège à côté du mien.
En fait pour ce soir il me faudrait un film comme The Rocker ou Step Brothers. Je vais essayer de trouver ça. J'ai abandonné le Chabon, pour l'instant. Des nouvelles de Steve Tolz. Laurent Sagalovitch fait le mystérieux à propos du dernier Lehane (qu'il a lu et pas moi, le livre n'est pas encore sorti, enfin je crois, mais comme sa compagne est libraire, il a souvent des SP le veinard). Je suis sûr que ça va être super.
Je culpabilise de laisser mes personnages dans mon roman en construction. Là c'est une scène dans la cour de récréation. Il y a déjà pas mal de truc bizarres dans cette histoire (qui partait pourtant d'une situation simple et classique, enfin presque), et je ressens cela comme chaleureux comme si l'étrange (un certain étrange) était accueillant et protecteur.


Martin Page

lundi 19 janvier 2009

une journée déroulée

Parfois on a envie de renverser son bureau (c'est ce que me disait Aude Picault, et je suis d'accord), parce que se mettre à travailler c'est douloureux, travailler c'est douloureux (mais ne pas travailler est encore plus douloureux -je ne sais plus de qui est cette formule). Et puis, alors que l'on peine sur une simple phrase, petite mais qui provoque un embouteillage, tout d'un coup tout va bien, la tempête est passée, les choses s'ordonnent, une aimantation se produit et la pointe du stylo ou le curseur de l'ordinateur attire idées et images. Le travail (en tout cas, le mien) est une chose merveilleuse qui me sauve à chaque instant, même quand ça me désespère. Je soupçonne cette récurrente douleur à me mettre au travail comme étant un masque de la paresse. Je ne sais pas.
Le livre pour l'Ecole des Loisirs avance (le personnage principal, un collégien, a trois amis maintenant) et je me remets à mon nouveau roman pour l'Olivier (qui devrait sortir en janvier 2010). J'ai rendu ce matin la dernière version de la préface à un essai peu connu de Wilde qui va sortir au printemps. C'est un peu rageant, j'ai passé une semaine à écrire une préface de trois pages. En fait, ça doit être ma vitesse. Dans le volume, il y aura un court inédit de Hofmanstahl sur Wilde (génial). Et la traduction est de Diane Meur (il faut lire les livres traduits par Diane - également écrivaine - ils sont passionnants, il y a par exemple Le Livre de la mémoire de Carruthers, que je n'ai toujours pas terminé).
Il n'y avait personne à l'atelier aujourd'hui, alors j'ai pu déambuler et m'asseoir dans différents fauteuils pour boire du thé, écouter la musique fort, regarder la Seine de toutes les fenêtres, lire (on m'a offert L'Ethique à Nicomaque et j'avance doucement, je ne comprends pas grand chose et je ne retiens rien). Je n'accroche pas au nouveau Chabon, ça me rend triste. J'aime tellement ses précédents romans.
Une péniche passe et illumine l'atelier. La lumière se glisse à travers les volets (pourtant ouverts, mais la lumière est persévérante -tiens ça me donne envie de lire le Temps des Cathédrales de Duby et tout le truc sur la théologie de la lumière).
Mon dentiste m'a envoyé une carte de voeux, il faut que je lui réponde. Il est très gentil. Ma psy ne m'a pas envoyé de carte de voeux, et c'est normal (n'est-ce-pas?). Que font mes autres médecins ?


Martin Page

ou une promenade

C'est un champ de bataille (tout), mais parfois les choses se passent bien, alors c'est une promenade. Le titre du blog est pris au livre du même nom de Graham Greene. Pas d'articles ici, juste un carnet de notes. Pour commencer la journée, première infusion d'un Dong Ding torréfié (récolté le 21 avril 2008). Je poursuis l'écriture de Traité sur les miroirs pour faire apparaître les dragons, un livre pour l'Ecole des Loisirs (collection Medium) dans lequel il n'y aura ni miroirs, ni dragons. Enfin si, d'une certaine manière.


Martin Page

dimanche 18 janvier 2009

here's my advice

Herman Blume (joué par Bill Muray dans Rushmore de Wes Anderson ; il s'adresse aux élèves de l'académie/école très huppée de Rushmore, il en est un des bienfaiteurs) : 
"You guys have it real easy. I never had it like this where I grew up. But I send my kids here because the fact is you go to one of the best schools in the country: Rushmore. Now, for some of you it doesn't matter. You were born rich and you’re going to stay rich. But here's my advice to the rest of you: Take dead aim on the rich boys. Get them in the crosshairs and take them down. Just remember, they can buy anything but they can't buy backbone. Don't let them forget it. Thank you."


Martin Page